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Reproduction de l’article paru dans le N° 138 (avril 2006) du mensuel de la Ligue de l’enseignement « Les idées en mouvement »
Aucune société ne peut se projeter dans l'avenir si elle ne parvient pas à nouer des relations de confiance avec ceux qui auront la charge de l'inventer et de le construire.
La France est malade d'avoir laissé désespérer la jeunesse. La large mobilisation des lycéens et des étudiants contre le CPE, outre qu'elle atteste du refus d'une solution qui institutionnalise la précarité, s'explique également par une gestion gouvernementale désastreuse.
La mobilisation contre le « contrat première embauche » atteste du refus de la jeunesse de laisser enfermer son avenir dans une logique de précarité instituée. La Ligue de l'enseignement a, dès l'origine, apporté son soutien à cette mobilisation qui est toujours forte et déterminée
au moment où cet article est rédigé. Venant après le « contrat nouvelle embauche », le système choisi confirme que dans ces temps de valorisation de la tyrannie du présent économique, les salariés en sont réduits à n'être que la variable d'adaptation des arbitrages d'actionnaires attachés
à la seule valorisation de leur profit. Que l'on parle de flexibilité, de souplesse, d'adaptation au marché, les réformes entreprises, les « ruptures » opérées s'inscrivent toutes dans une même logique de désengagement de l'État, de remise en cause des politiques publiques, d'abandon de
l'intérêt général pour lui préférer les vertus d'une concurrence mesurée à l'aune des seuls indicateurs boursiers. Or, vivre, c'est d'abord s'inscrire dans une certaine durée, être en capacité de se projeter dans l'avenir, se mettre en situation de concevoir son propre futur. Souscrire un prêt,
signer un contrat de location, impose une certaine sécurité psychologique pour celui qui fait choix de s'engager et une confiance minimale de la part de celui, banque ou propriétaire, qui soutiendra le projet.
Une fracture dangereuse entre la société française et sa jeunesse.
Ce qui se joue aujourd'hui dépasse très largement la seule question du CPE. En effet, à bien des égards, le nouveau dispositif n'est pas pire ni plus scandaleux que la situation à laquelle il prétend apporter remède. Mais le vote, sans concertation préalable et au terme d'une procédure
législative qui n'honore ni le gouvernement ni sa majorité de l'amendement créant le CPE a fonctionné comme un détonateur et transformé une désespérance latente en colère. Ce que certains en étaient venus à considérer comme une fatalité, celle d'une société devenue incapable d'offrir à sa
jeunesse des perspectives d'existence au moins égales à celle de ses aînés est subitement devenu inacceptable. À côté des banlieues qui ont dit dans la violence, à la fin de l'automne dernier, leur exaspération de n'être représentés qu'en terme de danger pour la sécurité publique, les lycéens
et les jeunes globalement font le constat qu'à la fatalité d'un chômage en fin d'études ne leur est offerte que l'alternative d'une précarité structurelle.
Seul un dialogue ouvert permettra de sortir de la crise.
Étonnant gouvernement en vérité qui, alors que l'on évoque la mémoire des luttes sociales de 1906 et des conquêtes du Front populaire, déconstruit patiemment, avec un esprit de système aux contours idéologiques affichés ce qui avait fait l'originalité du modèle social français bâti autour
d'une pacification législative des rapports de force qui traversent le système capitaliste. La méthode utilisée ne laisse pas de surprendre. Elle dénote une incapacité à concevoir l'engagement d'une réforme qu'opérée à la hussarde, sans débat préalable, en usant du Parlement au, mieux comme
d'une chambre d'enregistrement, au pire comme une instance d'habilitation. Imperméable à toute approche négociée des problèmes, cherchant à imposer et non point à convaincre, ne retrouvant les voies du dialogue que sous la contrainte de la rue, l'actuelle majorité reproduit, par son entêtement
dogmatique les erreurs d'autres gouvernements animés d'intentions identiques. La,droite française et, au-delà, l'ensemble de la classe politique française continue d'entretenir avec la jeunesse des rapports d'incompréhension ou de défiance, Il y a là, de façon latente, la promesse de lendemains
pleins de danger; aucune société ne peut se projeter dans l'avenir si elle ne parvient pas à nouer des relations de confiance avec ceux qui auront la charge de l'inventer et de le construire. Depuis trop longtemps l'avenir a cessé d'être lisible. Nous vivons une société redevenue barbare,
dure pour les faibles, acrimonieuse, fracturée. Des ruptures successives sont venues provoquer des empilements d'incompréhensions croisées qui portent en germe une exténuation du pacte politique : fracture générationnelle entre la jeunesse et les adultes, entre les dirigeants et le peuple,
entre les villes et leurs banlieues, etc...
Recréer de l'espoir
Progressivement, le présent, a cessé d'être cet horizon d'attente qui permettait d'attendre des lendemains meilleurs pour peu que reste encore une parcelle d'espoir. La généralisation de la précarité qui interdit toute projection sociale, la perte de confiance dans l'éducation- qui a conduit
à une régression de plus d'un demi-siècle en terme d'obligation scolaire, l'apprentissage conçu comme une relégation, la liste est longue de ces-mesures créatrices de désespérance. Les chantiers que la Ligue de l'enseignement à ouverts, - la lutte contre toutes,les formes de discrimination,
le rétablissement de la fonction émancipatrice de l'école, l'exigence de vérité dans le travail de mémoire, constituent autant d'invitations à retisser du lien social. La situation est suffisamment grave pour que, au-delà du soutien actif aux mobilisations qui s'organisent, nous invitions
l'ensemble des forces de progrès à engager une réflexion de fond sur les défis qui rendent notre société dangereusement fragile. La Ligue de l'enseignement poursuivra et approfondira son propre combat, convaincue que l'on ne construit pas un avenir acceptable sans l'assentiment éclairé du peuple.
Jean-Michel Ducomte,
président de la Ligue de l'enseignement
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