Dossiers | Interview de Michel Onfray

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Michel Onfray : « Les étudiants sont dépolitisés »

Reproduction de l’article paru dans le N° 131 du mensuel de la Ligue de l’enseignement « Les idées en mouvement »

L’auteur du récent Traité d'athéologie (Grasset 2005) est d'abord professeur de philosophie. Fondateur de l'Université populaire de Caen et adepte d'une relecture contemporaine des pratiques sociales, Michel Onfray porte, à l'occasion de la rentrée, un regard aussi lucide que critique sur notre système éducatif.

Les Idées en mouvement : L’école est malade. Et le système éducatif tout entier est en proie à des dysfonctionnements que le politique semble incapable de corriger. Croyez-vous les enseignants capables d'un sursaut ? Si oui, comment ? Si non, pourquoi ?

Michel Onfray : Les enseignants ne peuvent rien faire de leur propre initiative, pas plus que les soldats ne peuvent changer quoi que ce soit à l’armée... Il faut une réelle politique d’État, décidée sur le principe d'États généraux avec les parties prenantes (enseignants, parents, pédagogues, philosophes, sociologues, étudiants, etc.) à même de répondre à des questions essentielles, doctrinales et directrices: enseigner quoi à qui et pour quoi ? Le marché, la vie, l'emploi, la citoyenneté ? Former quel type d'individu : des sujets dociles ou des personnes au jugement avisé ? Quels programmes pour parvenir à ces finalités ? Quelles disciplines, quelles matières ? Faut-il garder les logiques autoritaires contrôles, obligations, programmes, examens, exercices calibrés, coefficients (qui déterminent les investissements de l’élève), inspections, etc. - ou envisager des pédagogies alternatives plus souples, plastiques, adaptées à chacun et non à un élève idéal type ? Seule cette mise à plat idéologique, épistémologique et politique permettrait de poser des bases saines pour envisager une réforme de l’Éducation nationale.

Avec quelques semaines de recul, quel regard le philosophe que vous êtes porte sur les ressorts cachés du « mouvement lycéen » du printemps dernier ? S'inscrit-il dans les rituels revendicatifs générationnels que la France connaît régulièrement ?

Je crains que les étudiants soient, aujourd'hui comme bien souvent, pour tout ce qui est contre et contre tout ce qui est pour... je crois rêver quand je vois des élèves se battre pour défendre le bac napoléonien, jacobin et aléatoire (Il faut voir l'arbitraire des réunions d’harmonisation ! J'y ai assisté pendant vingt ans comme professeur de philosophie... ), et récuser le contrôle continu sous prétexte qu'il y aurait avec les propositions nouvelles de feu Fillon des bacs chics et des bacs de banlieue ! Le système actuel reproduit déjà les inégalités sociales et les disparités de classe bien plus qu'un contrôle continu dont il faudrait, bien sûr, organiser les modalités avec, par exemple, ces États généraux dont j'ai parlé tout à l’heure. Les étudiants, comme bon nombre d'autres acteurs sociaux contemporains, sont dépolitisés : vers qui, d'ailleurs, pourraient-ils se tourner ? Y a-t-il une politique de l'éducation claire et lisible chez les communistes ? Les libéraux ? Les socialistes ? Les verts ? L’extrême gauche ? L’extrême droite ? Pas que je sache... Or, l'éducation est pourtant un pan majeur de toute politique digne de ce nom !

Peut-on penser que la « laïcité post chrétienne », telle que vous la définissez dans votre dernier ouvrage, sonne le glas d'une conception « crypto-républicaine » de la séparation des églises et de l’État ?

Non, ou plutôt si : il s’agit d’aller plus loin que la loi de 1905 en récusant le Concordat ! Car les impôts de la Nation française servent aujourd’hui à financer les salaires des curés et des évêques alsaciens – assez dotés ma fois ! – et à couvrir les frais de fonctionnement de l'Église catholique apostolique et romaine dans cette région de France. J'aspire à une laïcité post chrétienne, c'est-à-dire déchristianisée où la fraternité soit moins une version troisième République de l'amour du prochain, et la justice moins une version « hussard de la République de la charité » J'aspire à une réelle République sociale et à une politique de gauche qui se défasse de ce qui reste encore de chrétien en elle et qui précise ce qu'est concrètement la justice sociale.

Comment expliquez-vous qu'il a fallu vous attendre pour ressusciter le courant philosophique de l'hédonisme ?

Je ne me voyais pas en messie capable de ressusciter la bête philosophique ! (Rires). Disons que je propose une philosophie hédoniste depuis 1989 - la date de parution de mon premier livre - avec des propositions éthiques (La sculpture de soi), politiques (Politique du rebelle), bioéthiques (Féeries anatomiques), esthétiques (Archéologie du présent), érotiques (Théorie du corps amoureux) et que j'en avais assez d’entendre et de lire depuis plus de quinze ans que l’hédonisme n’est pas une philosophie, que j'ai écrit une trentaine de livres pas très sérieux dans le registre philosophique, que tout mon travail révèle l’air du temps consumériste et égotiste, etc. J'ai souhaité écrire cette histoire de la philosophie hédoniste qui remonte aux présocratiques. Et je la raconte depuis trois ans à l’Université populaire de Caen que j'ai créée avec quelques amis.

Dans ce travail homérique, on découvre des matérialistes abdéritains, des épicuriens bien sûr, des cyniques, des cyrénaïques, des gnostiques, des Frères et Sœurs du Libre-Esprit, un long courant de chrétiens épicuriens, des libertins baroques, des matérialistes sensualistes, les ultras des lumières, des utilitaristes anglais, des libertaires français, des nietzschéens de gauche, etc. Un véritable continent oublié par l’histographie dominante, l’université saturée de méduses et de philosophes institutionnels bien décidés à éviter (consciemment ou inconsciemment) la potentialité subversive, radicale et dangereuse du contenu de ces dynamites potentielles enfouies depuis tant de siècles. Là encore, la philosophie doit être déchristianisée !

L’ascétisme, dont vous dites qu'il continue d'être célébré par la droite, n'est-il pas non plus une valeur partagée par la gauche ?

Si, bien sûr - et malheureusement. D'où - je file ma métaphore... - la nécessité de.déchristianiser aussi la gauche, car elle est encore travaillée par des idéaux qui, pour rester dans le seul domaine pédagogique, procèdent de la tradition judéo-chrétienne de l’effort laborieux, de la faute à punir et à sanctionner, de la souffrance rédemptrice, du travail libérateur et autres balivernes dangereuses !

Quelles sont les capacités de reproduction dans l'espace et le temps d'une expérience aussi originale que celle de l'Université populaire de Caen ?

Impossible de vous répondre ! Il faudrait qu'en plus des talents thaumaturgiques que vous me prêtez (ressusciter les morts hédonistes) je dispose également de l’aptitude de prescience me permettant de prédire l'avenir ! Pour le coup, le ciel me serait plus proche qu'à personne d’autre ! Et, dès lors, mes ennemis encore plus nombreux que d'habitude...
Propos recueillis par Jean-Michel Djian

 Site de l'Université populaire de Caen