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Mesdames,
Messieurs,
Mes chers Collègues,
Je voudrais aujourd'hui essayer avec vous, au nom de notre Ligue Française de l'Enseignement, dissoute
par la trahison et reconstituée par la Résistance, de "dire, aussi clairement que possible, ce qu'est notre idéal
laïque, parce que j'ai la conviction que ceux qui le combattent l'ignorent et que s'ils ne l'ignoraient pas, la
plupart d'entre eux cesseraient de le combattre.
Je voudrais, en second lieu, examiner les attaques dont cet idéal a été l'objet, dire à quelles attaques nous
refusons même de répondre et dire, au contraire, à quelles objections nous sommes tout prêts à répondre.
Enfin, je voudrais essayer de vous montrer pourquoi l'idéal laïque nous paraît être la condition de. l'unité
française dans la liberté et comment il permettrait au. monde qui cherche sa voie de la trouver, dans le sens
de la paix et de la justice.
Qu'est-ce donc que notre idéal laïque ?
Il est né modestement au sein des batailles politiques ; il a cherché, lui qui était l'avenir, lui qui était la vérité, à
se faire pardonner d'être la vérité et d'être l'avenir. Mais, après un demi-siècle d'existence, nous pouvons dire
devant tous . les Français que cet idéal laïque est le composé de trois grands principes humains :
Ï' amour de la liberté, le respect de la science et le culte de la fraternité totale.
Amour de la liberté d'abord.
Pourquoi y sommes-nous profondément attachés et pourquoi donnons-nous à ce mot si souvent galvaudé
ou lancé au hasard, un sens profond ?
C'est parce que nous connaissons l'Histoire et c'est en fonction de l'Histoire que nous composons notre
idéal. Nous vivons sur un sol où, pendant des siècles, les meilleurs des hommes, les plus ardents, les plus
convaincus, ceux qui avaient un idéal, ont accepté de mourir pour cet idéal, ce qui était beau, et ont accepté
de tuer pour cet idéal, ce qui était mauvais.
Nous vivons sur une terre où les païens ont persécuté les chrétiens, où les chrétiens ont persécuté les
païens, où les orthodoxes ont persécuté ceux qu'ils appelaient les hérétiques, où les hommes du Nord se sont
jetés contre les Albigeois du Midi, où les meilleurs des fils de l'Occident se sont rués sur les infidèles pour les
tuer ou les convertir ; où, plus tard, les protestants et les catholiques, n'étant pas d'accord sur la façon dont il
fallait interpréter la Bible, s'en sont remis au sort des armes du soin de trancher le conflit.
Et c'est notre grand honneur à nous, Français, que, sur cette terre aussi, voyant tout ce sang versé par des
hommes généreux pour des causes généreuses, d'autres hommes, les humanistes du XVIe, les philosophes
du XVIIIe, ont enfin osé dire :
« II n'appartient pas à la force d'intervenir sous quelque forme que ce soit dans les débats d'idées ou
d'opinions ;' vous êtes frères, traitez-vous en frères ; combattez-vous à coups d'arguments, mais que le
respect de la liberté de pensée domine désormais tous les débats ».
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Nous avons dit cela avant tous les autres peuples. Notre voix a trouvé un écho aux Etats-Unis d'abord et,
quoique nul ne soit prophète en son pays, Voltaire et Diderot ont été entendus en France même et la
Déclaration des Droits de l'Homme a jailli, disant que la liberté des opinions serait dorénavant la loi commune
et que la libre expression des pensées était le droit le plus .précieux.
La laïcité, c'est cela, et quand nous vendons- un enseignement laïque, nous voulons un enseignement qui
enseigne la liberté ; nous voulons une école ouverte à tous les petits enfants de France. Nous n'avons pas à
savoir si les parents sont catholiques, ou protestants, ou Israélites, ou — cela arrive tout de même chez nous
— si les parents sont rationalistes. A tous les enfants, quels qu'ils soient, nous voulons enseigner, dans
notre' école, le respect de leur propre pensée et le respect de la pensée des autres.
Et quand ils sortiront de chez nous, ils sauront que pour être fidèles à l'enseignement de la France des
Droits de l'Homme, ils n'auront une opinion personnelle qu 'après y avoir mûrement réfléchi et ils
respecteront, dans tous les autres êtres humains, cette liberté de pensée qu'ils revendiquent pour eux mêmes.
Voilà ce qu'est la laïcité et nous avons le droit, je crois, de dire, au lendemain d'une lutte affreuse, au cours
de laquelle l'ignominie nazie a essayé de détruire, la liberté dans le genre humain, que nous avions choisi la
bonne route et que tout le sang qui a été versé pour la défense de la liberté a été versé sous le signe de la
France des Droits de l'Homme et de l'idéal laïque.
Cependant, on nous a longtemps répété : « Soit, vous voulez respecter la liberté et ne froisser personne.
C'est estimable, certes, mais qu'est-ce que vous enseignerez alors dans vos écoles ? Vous ne prendrez
position sur aucune question et, finalement, vous dire comme Montaigne : « Que sais-je ? » Ce n'est pas une
attitude très brillante pour un professeur qui est sensé savoir quelque chose et, pour les élèves, ce sera très
décevant. »
Autrefois, l'objection était de taille et il faut bien reconnaître que si elle avait été produite au XVIIe, voire au
début du XIXe siècle, nous aurions sans doute été en peine d'y répondre ! Que pouvait-on enseigner alors qui
s'opposât honnêtement à tout ce que l'on savait et qui ne choquât personne ?
Mais, depuis, un grand fait s'est produit qui domine, non seulement toute notre époque, mais,
probablement, la vie de l'humanité tout entière : la science, qui n'était qu'une petite puissance parmi d'autres
grandes puissances, la science qui se tenait modestement à sa place et qui ne répondait qu'en bien petit
nombre aux questions que sollicitait la curiosité des hommes, la science tout à coup s'est développée avec
une rapidité que nul ne pouvait prévoir et a envahi, d'un seul coup, tous les champs de la pensée.
Et, comme il arrive souvent qu'on ne soit pas sensible aux choses les plus grandes quand on est dedans et
quand on les voit par l'intérieur, je voudrais appeler votre attention sur cette immense nouveauté humaine.
Pendant des millénaires, tous les hommes voulaient s'entendre — c'est si naturel de vouloir s'entendre ! —
De cet effort naquirent de merveilleux systèmes philosophiques, après tout si beaux, que nous trouvons
encore, nous les professionnels, on ne sait quelle joie à les enseigner aux hommes d'aujourd'hui.
Mais telle était cependant la dure loi de la pensée humaine, qu'aucun de ces systèmes ne parvenait à faire
l'union voulue et rêvée par tous.
Il y avait Descartes et on l'applaudissait ; d'autres applaudissaient Malebranche et puis c'était Leibniz ; et
puis c'était Spinoza...
Et la philosophie elle-même, c'est sa gloire et c'est sa faiblesse, multipliait les divisions parmi les hommes,
divisions nobles, divisions magnifiques, divisions tout de même.
Tandis que les hommes se divisaient ainsi, même pour les raisons les plus hautes, il y avait, obscure à
l'origine, confinée dans le monde de vingt-cinq géomètres grecs, de quatre alchimistes un peu évolués du
Moyen Age;- il y avait cette nouveauté que, quelque part sur la terre, des hommes disaient des choses qui
étaient reconnues vraies par tous les hommes quels qu'ils fussent et c'étaient de petites choses, et cela
s'appliquait à de petits problèmes. Puis, brusquement, la science se développant, ces quelques petites
choses sont devenues une multitude de choses immenses et dans tous les domaines on peut dire que l'esprit
de la science prévaut aujourd'hui.
Est-ce qu'il y a une géométrie catholique et une géométrie protestante ? Est-ce qu'il y a une physique
Israélite et une physique musulmane ? Est-ce qu'il y a une mécanique bouddhiste et une mécanique
brahmaniste ? Voyons large, allons vers l'avenir, est-ce qu'il y a une physique américaine et une physique
japonaise ?
Non, la science est la même pour tous les hommes et comme elle apporte ses démonstrations, comme elle
ne demande jamais à être crue que sur preuves palpables et tangibles, il suffît de la comprendre pour
l'admettre.
Du coup, notre école laïque, qui ne prend pas parti dans les débats philosophiques et encore moins dans
les débats religieux, a trouvé sa voie ; elle enseignera les vérités scientifiques ; car ces vérités sont les
mêmes pour tous et sont acceptées spontanément par chacun, et, quand vous avez compris une
démonstration, que ce soit la démonstration modeste de la géométrie euclidienne élémentaire ou que ce
soient les équations compliquées du calcul sensoriel, vous n'obéissez à personne, vous n'obéissez qu'à vous-
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même.
La science n 'a Jamais eu recours à la force, elle n 'a pas coûté une goutte de sang au genre humain, elle
n'a jamais eu recours à cette forme hypocrite de la force qu'est l'appel à l'autorité. La science propose ses
démonstrations et, comme on disait jadis, « entendre, c'est obéir », on dit devant la science : « comprendre;
c'est admettre »
Ainsi, la laïcité qui, jadis, aurait pu être vide de substance, est riche d'un contenu presque illimité, car nous
nous faisons gloire, dans notre université laïque, de n'enseigner aux enfants et aux jeunes gens que les
vérités démontrées par la science, vérités auxquelles leur raison même les amènera naturellement à
acquiescer.
Donc, après la liberté, l'idéal laïque respecte la science qui n'est qu'un autre nom de la liberté.
Enfin, troisième principe de l'idéal laïque : la fraternité. J'insisterai là-dessus. Je sais bien, vous savez tous
que les appels à la fraternité ont été lancés probablement depuis qu'il y a des hommes et... qu'ils se tuent.
On peut remonter très haut dans le passé de la Chine, mère des civilisations, dans le passé de l'Inde, dans
le passé de notre Occident et, partout, soit dit à l'honneur des hommes, on trouvera quelques grands
penseurs, quelques sages qui, sous des formes diverses, ont dit ; « Aimez-vous les uns les autres ».
Et, si on les avait écoutés, rien de ce qui s'est produit ne serait arrivé. Mais on ne les a pas écoutés et, pour
parler franchement, eux-mêmes ne s'écoutaient pas, eux-mêmes ne se comprenaient pas.
Oui, Platon exprimait magnifiquement l'idée que l'essentielle dignité humaine est dans l'Idée, mais quand,
ayant développé cette théorie, sous un portique d'Athènes, il rentrait chez lui, fier de son éloquence, il jetait
négligemment son manteau à un esclave !
Et il se mettait alors à composer des pages—d'ailleurs merveilleuses—dans lesquelles il explique très bien
que l'esclavage est la condition du progrès humain et que la pensée n'ira de l'avant qu'à la condition qu'il y ait
des hommes-machines, des hommes-animaux, des hommes-plantes pour fumer le terrain sur lequel pousseraient
les fleurs du Phédon, de la République ou des Rois,
Or, les esclaves, c'était la moitié du genre humain : « Aimez-vous les uns les autres » signifiait, pour les
grecs les plus évolués : « Aimez-vous les uns des autres, à condition de mettre hors de cet amour la moitié
des hommes. »
Le stoïcisme est venu ensuite et les grandes doctrines grecques qui aussi ont dit : «Vous êtes des êtres de
raison, de liberté, aimez-vous.» «Aimez-vous», mais il était bien entendu qu'ils étaient grecs et que,
quiconque n'était pas grec, était un barbare ! Et, vis-à-vis des barbares, quels droits avait-on ? quels devoirs
avait-on ? Le droit de les tuer, le devoir de les abattre ?
C'étaient, cette fois, les neuf dixièmes du genre humain qui se trouvaient mis hors la loi.
Puis ce furent les chrétiens — et ce n'est pas moi qui essaierai de diminuer la beauté des passages de
l'Evangile dans lesquels il est dit : « Aimez-vous les uns les autres, voilà la loi et les prophètes. »
Mais à peine cette grande parole avait-elle été lancée que l'esclavage était maintenu et que saint Paul
s'écriait —.ce n'est pas une critique, c'est une constatation :
« Esclaves, soyez soumis à vos maîtres en toute crainte, »
Par la suite, c'est au nom de l'amour-universel que l'on brûlait les hérétiques, que l'on massacrait les
Albigeois, que l'on faisait l'Inquisition. Et, détail curieux pour le philosophe, c'est, avec, dans les deux camps,
le même principe : « Aimez-vous les uns les autres », que les catholiques, neuf fois sur dix, massacraient les
protestants et que les protestants, ne fût-ce qu'une fois sur dix, massacraient les catholiques,
Pourquoi cette faillite d'un effort généreux ? Pourquoi cette fraternité toujours . affirmée et jamais, réalisée ?
Parce que, plus forte que la pensée des sages, il y avait la pesée des faits ; parce que les régimes sociaux
étaient tels qu'ils asservissaient un certain nombre d'hommes, parce que les orthodoxies intellectuelles, non
moins malfaisantes que les orthodoxies sociales, mettaient hors de la pensée humaine et du droit à la
pensée, un certain nombre d'êtres humains.
Avec nous laïques, tout change, mais — disons-le encore avec fierté — avec nous seuls et par nous seuls.
Il y a des hommes qui, les premiers, ont osé dire dans un monde où régnait l'illégalité — qui, d'ailleurs,
règne encore — dans un monde où les uns exploitaient les autres, dans un monde où les uns avaient
l'autorité et où les autres étaient soumis à cette autorité, il y a des hommes qui ont osé dire : « Tout être
humain, dès l'instant qu'il a une intelligence et une conscience, et qu'il fait travailler son intelligence et qu'il
écoute sa conscience, est par là même l'égal de tous les autres êtres humains. »
II y a, dominant tout sur cette terre, une République de la pensée dans laquelle tous les êtres qui pensent sont
sur un pied de parfaite égalité. Et dès l'instant que la parfaite égalité est reconnue, la parfaite égalité doit
s'ensuivre.
Alors, disons-le, devant — je ne veux même pas dire nos adversaires, je ne me reconnais pas
d'adversaires, je pense que ceux qui nous combattent sont des hommes mal renseignés — disons-le, devant
ceux qui sont mal renseignés, qu'y a-t-il dans cet idéal qui puisse, en 1946, choquer un homme sur la terre ?
Nous sommes pour la liberté. Etes-vous contre ?
Nous sommes-pour les vérités scientifiquement démontrées. Etes-vous pour l'erreur perfidement
entretenue ?
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Nous sommes pour la fraternité de tous les hommes. Etes-vous pour la fraternité de quelques hommes
contre d'autres hommes ?
Je ne crois pas qu'il soit possible, sur le plan des idées, de contester notre idéal. Je voudrais en outre attirer
votre attention sur le caractère poétique, idéaliste, parlons franc, sur le, caractère grandiose et grisant de
notre idéal laïque. On nous a dit souvent ; « Votre rationalisme est trop froid, Au-dessus des raisons de la
raison, il y a la raison du cœur et vous ne faites pas assez appel au cœur. »
Je réponds, moi, que jamais aucun idéal n'a fait appel au cœur et à l’enthousiasme et à l'esprit de risque
autant que l'idéal laïque, car' c'est une immense aventure que nous proposons à l'humanité, une aventure qui
est si grandiose que jamais personne n'a eu le courage d'en offrir une de même grandeur.
Il est relativement facile de dire aux hommes : « Voilà la vérité définitive, absolue, après quoi rien ne
changera. »
Nous, nous tentons une autre aventure. Nous disons que la pensée ne s'arrête jamais et nous avons le
droit, aujourd'hui, en 1946 — un droit que nous n'aurions peut-être pas eu il y a cinquante ans — de dire aux
hommes que cette aventure a des chances de réussir, car au cours de ces cinquante dernières années, de
ces années tourmentées, qui ont vu deux guerres, d'atroces misères, des préventions sans nombre contre
toutes les nouveautés humaines, il y a eu tout de même ce par quoi, vous et moi, anonymement, assurément,
nous resterons éternellement dans l'histoire des hommes,
II y avait, jusqu'au seuil de ce siècle, une conception de la raison humaine, une conception de la pensée
humaine qui, exaltée par Descartes, semblait lier à jamais les hommes, Puis, d'autres hommes sont venus,
les hommes de la relativité restreinte, de la relativité généralisée, et puis les hommes du kantisme, et les
hommes de la mécanique ondulatoire. Aujourd'hui, le monde qui pense sait que la raison d'Aristote et de.
Descartes ne représentait qu'un aspect passager et provisoire de la pensée humaine ; que nous sommes dès
maintenant entraînés vers d'autres tonnes de raisons, nées du contact permanent de la réflexion humaine et
de l'expérience et qu'aucun de nous ne peut même essayer de prévoir ce que sera la pensée des hommes
dans cent ans et dans cinq cents ans.
Avec les progrès de la pensée et les progrès des techniques, tout ce qui a été rêvé pendant des millénaires
par les plus audacieux des hommes devient aujourd'hui, grâce à la science, une possibilité pour les plus
raisonnables des hommes.
Aussi, nous pouvons dire à tous,'et principalement à la jeunesse : -( Entrez joyeusement, entrez avec
confiance, entrez avec l'esprit du risque, dans cette aventure immense ; faites en sorte que l'humanité, se
dégageant de plus en plus de ses tares originelles, c'est-à-dire de la suggestion à la matière, à l'ignorance et
à la peur, devienne l'égale de ce qu'elle a rêvé jadis pour ses dieux. »
J'admets qu'on vienne nous dire que le projet est trop ambitieux ; je n'admettrai pas qu'on vienne nous dire
que le projet n'est pas de nature à enthousiasmer et à griser la jeunesse de ce pays, car les meilleurs des
hommes sur la planète, ce sont ceux qui entreront dans cet état d'esprit nouveau et qui espéreront faire de
ces rêves une réalité !
Donc, mes chers Collègues, un idéal laïque qui, sur le plan de la raison, ne peut être récusé par personne et
qui, sur le plan de la poésie, de l'audace et de la fantaisie constitue le rêve le plus immense qu'ait jamais
connu l'histoire humaine, voilà ce que nous apportons aux hommes.
Et c'est pour nous une -tristesse, après avoir dit notre idéal, .que de voir les attaques auxquelles ii a été en
but. Puisqu'on nous .reproche quelquefois d'être des sectaires, il faut bien rappeler le passé.
A peine l'école laïque était-elle née, dans le double enthousiasme de la patrie et des libertés, à peine nos
instituteurs commençaient-ils à s'attacher à cette œuvre immense qu'était l'éducation populaire, que tout un
parti se dressait contre cette nouveauté jugée trop audacieuse.
Et sur quel ton, attaquait-on cette nouveauté ? Sur quel ton attaquait-on ces ouvriers de la laïcité qu 'étaient
nos instituteurs, et qu'étaient nos institutrices ?
Je n'aime pas beaucoup avoir à citer ces choses, ïl faut cependant les rappeler, puisqu'on nous réduit
aujourd'hui à nous défendre.
Que ne pourrais-je pas citer sur les attaques d'ayant 1914 ! Enfin, je ne prendrai. pas des attaques de
journaux, vous me diriez que- les journalistes — quelquefois — exagèrent I... Je ne prendrai pas des attaques
de ce que l'on appelle les vils folliculaires 1
Un évêque, Mgr de Ségur, nous attaquait avant 1914. Voici dans quels termes :
« Ceux qui veulent la laïcité — ce sont tous les journalistes mal famés, tous les hommes sans vergogne,
sans conscience, sans patriotisme ! Les écoles sans Dieu sont toutes plus ou moins des foyers de corruption,
d'une immoralité plus ou moins couverte, .mais révoltante et où il est impossible à l'enfant de conserver sa
pureté. Elles ne forment jamais que des révolutionnaires, des rebelles, des' ivrognes, des « communards ».
Les instituteurs et les institutrices sont des empoisonneurs publics qui devraient être traités comme les pires
criminels. D'ailleurs, la Justice les attend au sortir de ce monde. »
C'est en ces termes que s'exprimait un évêque particulièrement modéré. Jugez sur lui les autres !
Si vous voulez voir la chose traduite en langage populaire, voici un tract édité à 4 millions d'exemplaires,
avant la guerre de 1914.
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«Ecole laïque signifie : école pourvoyeuse des maisons de correction, des prisons, des bagnes et de
l'échafaud, Pépinière de mauvais fils, de mauvais époux, de mauvais pères, d'antipatriotes, de mauvais
citoyens.
« C'est cette école qui fait les insoumis, les voleurs, les assassins, les débauchés, les apaches de toutes
sortes. »
C'est à peu près ce que nous sommes, nous qui, pour la plupart, sommes sortis de l'école laïque !
On disait cela, avant 1914, mais alors on mettait surtout l'accent sur le fait que nous étions des antipatriotes,
et j'en ai été toujours étonné parce qu'après tout l'école laïque, l'école de Jean Macé, est née d'un grand
sursaut de patriotisme contre le pouvoir personnifié qui avait mené la patrie à l'abîme! Et autant que je sois
bien informé, lorsqu'on 1871,. l'Allemagne, une première fois, chercha des hommes pour signer un armistice
— moins déshonorant que celui de 1940, mais un armistice tout de même — ce sont les Républicains qui, à
l'appel de Gambetta et de Victor Hug0i refusèrent de signer l'armistice et ce sont les « patriotes
professionnels » qui décidèrent de livrer trois départements à M. de Bismarck !
Il était entendu donc que nous étions antipatriotes, mais là-dessus, la guerre éclata et il fallut que l'on se
comptât entre antipatriotes et patriotes. Les instituteurs
— antipatriotes —.entrèrent, comme c'était leur devoir, dans les armées de la République, mais comme ils
étaient plus aptes que d'autres à faire des officiers de réserve, on leur demanda d'accepter les postes de
sous-lieutenants à une époque où accepter ce poste signifiait doubler, pour soi, ou tripler les périls de" mort,
Les instituteurs — antipatriotes — acceptèrent, et c'est ainsi qu'ils laissèrent sur les champs de bataille,
rappelons toujours ce chiffre très exactement ; 8.119 des leurs sur un effectif de 35.817, ce qui fait plus de 22
% d'instituteurs — antipatriotes
— morts en quatre ans pour la Patrie !
Après cela, nous étions en droit, n'est-il pas vrai, de penser qu'au moins certaines formes de la calomnie
ne reparaîtraient jamais, qu'on nous traiterait de tous les noms, mais qu'on ne nous traiterait plus
d'antipatriotes. La preuve était faite, tragiquement écrite dans ce pourcentage, que lorsqu'il fallait défendre la
France, les laïques étaient au premier rang. Nous étions en droit d'espérer que certaines accusations
n'oseraient plus se produire.
Nous nous trompions et, au-lendemain de 1918, les accusations se sont reproduites et ceux qui ont vécu
alors savent avec quelle violence !
Oui, je vous relirai, pour la honte de ceux qui se sont déclarés nos adversaires, ce que l'un d'eux a osé
écrire et ce que beaucoup d'autres ont cautionné. Voua songerez qu'à l'époque où ces lignes étaient écrites,
des milliers d'instituteurs, blessés et mutilés, enseignaient dans leurs écoles et que dans le même temps un
« patriote», qui avait « heureusement échappé à la guerre», écrivait ceci :
« A propos du Syndicat des Instituteurs, est-il bien exact que les délégués du récent et invraisemblable
Congrès .des Instituteurs, aient été les mandataires de .70.000 adhérents ? Se trouverait-il dans la France
qu'ont fini par nous faire cinquante-trois ans de République, une corporation de 70.000 fous, ou folles,
gredins, malfaiteurs ou filles perdues, officiellement chargés par l'Etat de pourrir et de contaminer des pires -
contagions morales, sans compter probablement les autres, les centaines de milliers d'enfants de nos milliers
d'écoles publiques ? »
Après' cette question, l'auteur répondait :
' « Oui, il existe une bande enseignante et qui répand son enseignement au nom même de l'Etat, de 70,000
Sébastien Faure et Germaine Berton, appointés sur le pied de confortables rentiers, pour enseigner la
paresse, le désordre, l'ignorance, la prostitution, le cambriolage et l'assassinat politique aux petites filles , et
aux petits garçons de France. »
Ce qui rend ce texte intéressant, c'est, hélas 1 qu'il ne faisait que condenser ce que répétaient cent autres
textes, mais c'est surtout ceci que, sous un cabinet Poincaré, un député socialiste ayant demandé à l'Etat de
poursuivre le Journal 'qui avait publié ces infamies, le ministère refusa et il se trouva une Chambre française
pour lui donner raison par 306 voix contre SOS.
C'était entre les deux guerres,
Entre ces deux guerres, un autre texte parut sur lequel j'appelle rétrospectivement votre attention. En
Bretagne, dans cette Bretagne où nos amis, depuis, ont si vaillamment défendu la France sous l'occupation,
il s'était tout de même trouvé des hommes pour oser écrire dans une campagne contre la laïcité exactement
ceci :
« Les hommes d'Etat qui ont fait l'école laïque ont nui à la France plus que ne pourront jamais lui nuire
toutes les baïonnettes de l'Allemagne, »
Malheureusement il s'est trouvé des hommes pour croire ce que racontaient ces gens-là ! En 1940, il s'est
trouvé une bande de traîtres pour estimer qu'en effet les baïonnettes de Hitler nous nuiraient infiniment
moins que le maintien des lois laïques de la République et de la démocratie dans ce pays et, dociles aux
ordres qu'ils avaient reçus des meneurs de la campagne anti-laïque, ces hommes ont ouvert les portes de la
France à l'étranger, car nous n'avons jamais été battus en 1940, puisqu'on nous a empêchés de nous battre I
Nous avons été vendus à l'Allemagne !
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La trahison ayant triomphé, nous n'avons pas été surpris de voir la campagne contre l'école laïque se
développer et porter ce que j'appellerai ses fruits naturels.
Nous avons assisté aux premiers coups portés aux lois laïques, à ce que, dans ma jeunesse, on appelait les
lois intangibles de la République et qui, alors, furent touchées. L'Etat, montant une concurrence à son propre
enseignement, décida, pour acheter les évoques, de donner un certain nombre de millions à l'enseignement
dit libre. On discuta sur le prix et, finalement, les évêques ayant déclaré ;
« Nous valons tant », on les paya tant !
•Les lois laïques cessèrent d'exister. Mais nous, dans la Résistance, du moins, nous nous disions : « Le
même jour qui verra la revanche de la patrie vendue, qui verra la revanche de la République trahie, verra la
revanche de l'école publique, insultée et bafouée ! Le même jour ramènera la liberté sur notre sol et les lois
laïques dans la réalité de notre vie scolaire. »
Le jour de la victoire a bien vu la revanche de la patrie et c'est pourquoi ce jour reste parmi les plus beaux
de notre vie, mais en ce qui concerne la revanche , de la République et celle de la liberté, elles ont été plus
tardives et, pour dire toute ma pensée, paraissent encore incertaines, il en est de même pour la revanche de
l'école de la République ; cette revanche doit s'inscrire au futur car, pour l'instant, l'oeuvre de Pétain subsiste
et nous n'avons rien regagné sur tout le terrain conquis sur nous par les Allemands et par Vichy.
Il y a eu, en effet, pendant quelque temps, un certain silence de nos adversaires. Il était difficile de
continuer sous de Gaulle à dire exactement la même chose que sous Pétain. Il fallait quelque prudence,
quelques précautions oratoires. Mais ce n'était qu'une courte halte, et aujourd'hui, en 1946, l'épiscopat
pétainiste, demeuré sur place, mène de nouveau la campagne contre la République et contre l'école laïque.
Face. à cette offensive dirigée par l'épiscopat du temps de Vichy, devons-nous longuement discuter ?
Devons-nous accepter d'engager ,la conversation avec — comment dites-vous ?... — Mgr Suhard et Son
Eminence Untel et Untel, pour savoir si, par hasard, ils n'auraient pas raison et nous n'aurions pas tort !
Eh bien, avec n'importe quel être humain, je consentirais, moi. à discuter, II donnerait ses raisons, je
donnerais les miennes, mais je parle franc : avec les évêques de Vichy, avec les évêques qui, en 1940, ont
trahi la France, j'estime que nous n'avons pas à discuter !
Il me suffit, à titre d'argument, de rappeler, en historien, ce que ces messieurs écrivaient il n'y a pas si
longtemps et ce qu'ils brûleraient d'écrire encore s'il n'y avait pas eu une timide revanche de la liberté ! Voilà
Mgr Delay, évêque de Marseille, qui comparait très exactement les sept étoiles de la manche de Pétain... à
l'Etoile de Bethléem !
Disons-le franchement, nous tous qui, laïques, gardons dans l'ordre poétique des sensibilités chrétiennes,
comme des sensibilités bouddhiques ou musulmanes, nous n'avons jamais fait au christianisme l'insulte de
comparer l'étoile mythique qui, tout de même, portait un idéal, à ces étoiles abominables sur la manche de
Pétain !
Mgr Gerbeau, de Nîmes, comparait Pétain à... Jeanne d'Arc !
Nous répondrons encore que Jeanne d'Arc était des nôtres, comme tous ceux qui, à un moment
quelconque de l'histoire humaine, ont lutté contre les dogmatismes pour la liberté et la patrie et qu'elle a été
brûlée par les mêmes évêques qui. Bourguignons alors, auraient été Vichystes ensuite. .On ne pouvait pas lui
faire une pire insulte que de la comparer à l'homme de Montoire !
Le troisième, perdant toute pudeur — et je ne vous cite que des spécimens — déclarait qu'il y avait pour la
France meurtrie une suprême humiliation et, cette suprême humiliation, c'était que sur notre sol il existât des
gaullistes et des résistants. De cela, l'évêque ne se consolait pas ; que tous les Français ne fussent pas des
boches, son âme de chrétien en saignait !
Il y avait dans Lyon, ma patrie,'capitale de la résistance du Sud, un archevêque, II parait qu'il était très bien
et qu'il a sauvé quelques petits enfants Israélites — tout de même, il n'aurait plus manqué qu'il les livrât !
Enfin, il était très bien, c'est le meilleur, par conséquent jugeons ceux qui nous attaquent sur les meilleurs
d'entre eux,
Mgr Gerlier, en 1940, écrivait textuellement : « Victorieux, nous nous serions probablement emprisonnés
dans nos erreurs ; à force d'être laïcisée la France risquait de mourir. » Heureusement, Dieu nous avait
épargné ce malheur en suscitant ces deux élus, Pétain et Hitler qui avaient empêché la France d'être laïcisée !
Ainsi parlait un des évêques que l'on appelle des meilleurs et, emporté par son élan, il ajoutait :
« Pétain, c'est la France et la France c'est Pétain », ce qui signifiait exactement :
« La trahison c'est la France et la France c'est la trahison ! »
Eh bien, non, la France ce n'est pas la trahison et la trahison es n'est pas la France 1
La France, c'est la Résistance et les hommes de la Résistance au premier rang. desquels étaient les
laïques de la Ligue de l'Enseignement !
Quand ces évêques pétainistes, quand ces évêques traîtres à la France veulent nous donner des leçons de
patriotisme, osent venir nous dire dans quel sens il faut diriger ou ne pas diriger l'action publique et l'action de
l'école, ces évêques sont bien heureux que nous ayons assez de magnanimité et de mansuétude pour leur
demander seulement de se taire, ce par quoi ils auraient dû commencer.
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Après avoir dit franchement ma pensée, qui est la pensée de nous tous, vis-à-vis de l'offensive engagée
contre l'école laïque par les évêques de Vichy et d& Berlin, je ne dirais pas toute ma pensée si je ne me
retournais pas ensuite, au nom de notre idéal laïque lui-même tel que j'ai essayé de vous le définir, vers nos
camarades catholiques de la Résistance.
Je ne sais pas s'il y a ici un représentant du Gouvernement - il y en a sûrement un — et loin de moi la
pensée de dire quoi que ce soit qui puisse mettre dans une situation difficile un seul membre du
Gouvernement. Tout de même, avant d'être président du Gouvernement provisoire de la République, mon
vieil ami Georges Bidault, membre de l'Université laïque, c'est-à-dire, autant que je comprenne,
empoisonneur public comme moi, était président du Conseil National de la Résistance, et il en était le
président par notre vœu unanime, comme résistant, ses croyances personnelles ne nous regardant pas plus
que nos opinions personnelles ne le regardaient.
Oserais-je lui rappeler qu'il était plus excité que moi contre les déclarations des évêques et dès archevêques
d'alors !
Les connaissant de plus près, il avait des dossiers plus complets que les miens et il me disait : « Laissez
nous faire, ceci ne vous regarde pas, quand la victoire arrivera, nous donnerons à l'Église de France un coup
de balai dont on parlera dans les siècles qui viennent, »
Je veux bien croire-qu'on en parlera peut-être dans les siècles qui viennent, mais dans les mois présents, on
n'en parle pas beaucoup !
Seulement, nous ne désespérons pas, parce que — et je fais appel à vos souvenirs à tous — quel est celui
d'entre nous qui, dans un mouvement de résistance, n'a pas eu pour collaborateur et pour ami personnel tel
et tel catholique qui aurait donné sa vie pour nous, comme nous aurions offert la nôtre pour lui ? Qui de nous
est prêt d'oublier ce moment où la patrie et la liberté ayant refait l'union des hommes dignes de ce nom, nous
marchions tous la main dans la main, les croyants et les rationalistes, les protestants, les Israélites,
quelquefois même des étrangers, sous l'idéal éternel dé la liberté ?
Nous sommes donc en droit de demander aujourd'hui à nos camarades catholiques de la Résistance ; «
Qu'attendez-vous pour faire ce que vous nous aviez promis, sans même que nous vous le demandions ? Et
qu'attendez-vous surtout pour adhérer à cet idéal laïque qui, défini comme nous le définissons, a été, pour qui
réfléchit, l'âme même de la Résistance ? »
Oui, nous avons lutté contre le fascisme pour la liberté, contre l'anti-scientisme des nazis pour la science, et
enfin contre les doctrines de haine pour la fraternité. Catholiques et rationalistes étaient alors emportés par un
même élan vers un même but. Est-ce que vraiment cela ne doit avoir qu'un jour ?
Deux fois. dans ma vie, j'ai vu cette union des Français : une première fois, c'était en 1914-1915, quand les
obus allemands tombaient sur nos tranchées ; une seconde fois, c'était-en 1940-41-42-43-44, quand la
Gestapo traquait à la fois tous les patriotes sans s'inquiéter de leurs opinions.
Faudra-t-il éternellement, pour que nous sentions notre unité', que l'ennemi soit là ? Ne nous sentironsnous
Français qu'à la condition qu'il y ait des Allemands pour nous rappeler que nous sommes Français ?
Si nous demandions aux catholiques quelque chose qui fût de nature à- blesser leurs convictions, ce serait
leur devoir de dire non, mais c'est exactement l'inverse qui est notre position. Si demain on prétendait
empêcher un catholique croyant d'aller à la messe, un protestant croyant d'aller au temple, un juif croyant
d'aller à la synagogue, un musulman d'aller à la mosquée, qui se dresserait pour réclamer pour eux le droit à
la liberté ? Ce serait nous, et ils le savent bien. Quand nous demandons la liberté fraternelle pour tous les
hommes, nous ne demandons rien qui ne puisse être accepté par un catholique convaincu, un catholique
sincère. Et si nos camarades catholiques de la Résistance faisaient ce geste que nous attendions d'eux et
que nous attendons d'eux, s'ils savaient se dégager de l'emprise compromettante des évêques de Vichy et
de. Berlin pour affirmer ces sentiments de catholiques français qui, quatre ans durant, ont été les leurs, uneimmense
nouveauté apparaîtrait dans ce pays : la réconciliation de tous les hommes épris de liberté et de
démocratie.
Car il est vrai que notre vie publique, depuis un siècle et demi, .est empoisonnée par le fait qu'en face du
parti de la liberté, il y a un parti clérical qui a nié la liberté. Il y avait d'un côté nous qui disions : « La liberté
est le droit le plus sacré de l'homme », et il y avait en face ces papes qui, éternellement, déclaraient : « La
liberté est une machine fausse et absurde, la liberté de conscience est un délire », et à cause de la lutte
entre les représentants de ces deux idées opposées, il est incontestable que la France a été divisée, tiraillée,
affaiblie jusque dans ses profondeurs morales.
Sur quel terrain peut se faire la réconciliation ? Sur un seul. Les catholiques ont su, sous le fascisme, ce que
c'était que d'être persécutés, ils ont dû comprendre qu'un principe est vil, qui mêle les choses de la force aux
choses de la pensée ;
à la minute où ils ont compris cela, ils sont devenus des laïques. Nous leur demandons d'aller sincèrement,
franchement, loyalement, à la française, jusqu'au bout de leur pensée et c'est trop peu de dire que nous leur
tendons la main, nous demandons qu'ils nous tendent la leur et que, sous le signe de la liberté et de l'idéal
laïque bien compris et admis par tous, se fasse la réconciliation de tous les hommes généreux-de ce pays.
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Dernière conclusion : je crois qu'en définissant et en proposant à tous. l'idéal laïque, la France peut enfin
revenir à sa mission historique qui est d'offrir à toutes les autres nations les voies du progrès, car enfin, il
m'est impossible de prendre la parole devant des Français réunis, devant des hommes réunis sans évoquer
ce à quoi nous nous refusons quelquefois de penser ; la menace de destruction totale suspendue sur notre
civilisation.
Nous sommes là, nous évoquons les grands problèmes des progrès de la pensée humaine et, pendant ce
temps, des bombes existent — Je ne le mets pas au futur — des bombes existent dont la puissance est telle
qu'au cours de l'année 1947, la plupart des grandes villes représentant la civilisation humaine pourraient être
détruites. Et comme d'ici peu ces bombes seront aux mains de tout le monde — à supposer qu'elles n'y
soient pas déjà ! — cette œuvre d'anéantissement ne tomberait pas sur tel ou tel pays, elle atteindrait
l'humanité tout entière. Peut-être les campagnes seraient-elles provisoirement épargnées, mais ce qui est
sûr, c'est que toutes les grandes agglomérations humaines, tous les grands foyers de développement de la
pensée disparaîtraient, comme ils ont disparu par le feu, sur notre propre territoire, après l'invasion du IIIe
siècle. Alors, ce qui n'a été qu'un accident local, tragique pour nous, mais circonscrit, risque de devenir
demain, par la folie des hommes et par leur puissance accrue, le sort commun de toutes les civilisations !
Vous qui avez des enfants, comment pouvez-vous, tranquillement, les voir grandir en pensant que cette
menace est suspendue sur eux ?
De parade scientifique, il n'y en a pas, et tel est î'état des choses qu'il n'y en aura vraisemblablement
jamais ; on n'en conçoit même pas- la possibilité ! Les désagrégations nucléaires peuvent se propager, elles
ne peuvent pas s'arrêter.
Qu'est-ce qui peut arrêter ce travail de mort ? Une seule chose : la parade morale. Que l'humanité —
prenant enfin conscience des périls qu'elle court et de ses folies passées — se rende compte que si elle
persévère dans les voies où elle s'est engagée jusqu'ici elle va infailliblement à sa propre disparition.
Qu'un minimum d'entente morale règne demain entre les nations, voilà la seule parade possible à la bombe
atomique et à l'anéantissement de toutes les œuvres humaines.
Et que peut-on raisonnablement proposer d'autre à tous ces peuples, que l'idéal laïque ? Valable sur le plan
français, pour refaire l'unité de notre nation, cet idéal est valable sur le plan humain pour prévenir les
catastrophes effroyables que j "évoquais il y a un instant.
On dit ; « La chrétienté saura, elle aussi, retenir les bombes atomiques. »
C'est une excellente idée, pour des chrétiens, et d'ailleurs, ils n'auraient pas besoin d'en dire si long, puisque
le hasard a mis la bombe atomique au sein d'un peuple qui se dit chrétien ! Si, au nom de la chrétienté, il veut
la faire disparaître, cela lui est facile; cependant au nom de la chrétienté, provisoirement, il la garde avec
l'idée de s'en servir à bonne fin. Oui, mais, pendant ce temps-là, l'Islam s'élève.
Que demain la chrétienté doive gouverner la planète, Je n'en suis pas choqué, mais je ne suis pas choqué
non plus que, demain, l'Islam veuille en faire autant et je ne serais pas plus choqué que les enfants de
Bouddha déclarent que cette primauté leur revient à eux.
Et alors, les chrétiens voulant dominer l'Islam, l'Islam voulant dominer les chrétiens et les Bouddhistes
voulant dominer les autres, l'humanité en reviendra exactement au même point où elle se trouvait lorsqu'ont
commencé ces abominables guerres de religions qui sont, dans un sens, l'honneur, et dans un autre sens, la
honte des civilisations des hommes.
Non, personne, demain — et il faut nous en louer — ne pourra imposer sa croyance au reste de l'humanité.,
Les Bouddhistes ne tueront pas le Christianisme, le Christianisme ne tuera pas l'Islam, l'Islam ne tuera pas le
Christianisme,
Mais, par contre, une chose nouvelle est née, qui est la nôtre. Pour !a première fois depuis que les grandes
religions existent, elles pourraient enfin admettre toutes cette grande idée que, réclamant la liberté pour ellesmêmes,'
elles l'accordent aux autres, et qu'un chrétien lutterait pour la liberté d'un musulman en demandant au
musulman de lutter pour îa liberté d'un chrétien et que tous les deux lutteraient pour la liberté d'un bouddhiste.
Eh bien, cela vous paraît, à vous et à moi ..tout naturel ; nous le ferions spontanément, sans aucun débat de
conscience. Que demain les nations pensent comme nous et il y aura enfin quelque chose de nouveau, c'està-
dire que la seule raison apparemment, noble de la guerre ayant disparu, nous pourrons sans trop de chimères
envisager la disparition de la guerre elle-même.
Et quand la science grandissant mettra plus d'humanité dans les pensées jusqu'ici opposées les unes aux
autres, quand enfin cette fraternité totale que j'évoquais remplacera la fraternité partielle qui n'unit jamais
qu'un morceau des hommes contre un autre morceau de l'humanité, à ce moment-là, nous pourrons dire que
la bombe atomique ne sera plus redoutée parce qu'on lui aura opposé quelque chose de plus puissant que
les atomes qui se désagrègent : ce sont les nations qui s'agrègent dans un respect commun de l'homme.
En défendant l'idéal laïque, nous ne défendons donc pas — contrairement à ce que pensent peut-être
certains hommes mal renseignés, et c'est à ceux-là surtout que je m'adresse — nous ne défendons pas une
conception particulière qui nous serait propre et qui nous dresserait contre une fraction d'êtres humains quelle
qu'elle soit ; nous défendons des principes qui pourraient, qui devraient être communs à tous les hommes
vivant, raisonnant et réfléchissant aujourd'hui.
Par surcroît, sur notre terrain particulier « France », nous demeurons fidèles à cet esprit de la Résistance
qui a fait revivre chez nous l'esprit de 1789 et celui de l'an II, et qui a marqué un des plus sublimes élans de
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l'unanimité française ; enfin, nous restons fidèles à la grande tradition qui a toujours illustré le génie de la
France et qui est son génie universaliste.
Si quelque chose nous donne le droit de parler avec fierté de notre Histoire, .c'est qu'en 1789, ayant
renversé notre roi et ayant fait notre révolution, au lieu-dé proclamer simplement les droits de l'homme de
France, nous avons déclaré les droits de l'Homme sans y ajouter « de France », en déclarant que partout où.
il y avait un homme et une pensée libres, la. France était présente et que la Déclaration des Droits de
l'Homme valait pour toute la terre et pour tous les siècles.
C'est par là que nous sommes restés grands devant beaucoup de nations, chers à beaucoup de nations.
Et à cause de cela, à cause de cette vocation universaliste, pendant plus de cent cinquante ans, chaque fois
qu'un peuple était persécuté, chaque fois qu'un individu était persécuté sur la terre, il tournait ses regards
vers la France, vers Paris, comme vers une espérance qui ne le décevrait jamais. Cette espérance, une fois.
a trompé, mais ce n'était pas la France qui se manquait à elle-même et qui avait cessé d'être la France,
c'étaient des traîtres qui parlaient soi-disant .en notre nom et qui parlaient au nom de tout ce que nous
avions toujours combattu et détesté.
Que la France reprenne enfin sa place ; que la France .dise au monde : « Nous sommes pour la justice et
pour la liberté, au profit, non pas de nous seuls, mais au profit de tous les hommes, »
Vous êtes au tournant du chemin, vous êtes à l'heure décisive où l'humanité peut aller, soif vers une
catastrophe sans précédent, soit vers les progrès de fraternité et de richesse de puissance et d'abondance
que personne n'aurait osé rêver.
Le choix est .entre vos mains. Il est entre les mains des peuples, car les gouvernements ne sont jamais
que ce que les peuples les font.
Nations, écoutez l'appel de la France. La France meurtrie, pillée, ensanglantée, mais invincible dans sa
pensée universaliste, invincible dans son progrès, dans tout ce qui est liberté et progrès humains, vous dit :
Réconciliez-vous sur le triple terrain de la liberté proclamée, de la science respectée, de la fraternité
pratiquée.
_ II dépend de vous," mes chers collègues, et de vous, en grande partie, que cette mission qui est la nôtre,
nous nous montrions à nouveau dignes de l'accomplir : la France peut compter sur vous et, d'avance, je vous
en dis ; merci.