« Valeur de civilisation et principe de droit figurant dans la Constitution de la République, la
laïcité implique une lutte constante pour la dignité de chaque individu, contre les exclusions
et les injustices ; pour la Ligue française de l'enseignement et de l'éducation permanente,
elle se traduit, à l'échelle nationale et internationale, en termes de solidarité et de
démocratie. Éthique du débat et de la responsabilité individuelle, elle doit être vécue dans
ses dimensions sociales, économiques, civiques, culturelles et éducatives. »
Préambule de la résolution du congrès de Toulouse de la LFEEP, juillet 1989
Les laïques français affirment souvent de façon contradictoire l'universalité de la laïcité
française et la nécessité de méfiance vis-à-vis de la construction européenne. Il est vrai que
la solution française, telle qu'elle résulte de notre histoire et de nos institutions, n'est nulle
part ailleurs en Europe adoptée intégralement. Devons-nous pour autant nous replier sur
nous-mêmes et adopter une attitude frileuse devant nos propres options ? Essayons de
comprendre la méfiance envers l'Europe.
Europe vaticane… Europe instrumentalisée par les diverses religions… sans oublier le
drapeau européen, semblable à celui de la mère de Jésus… La France serait-elle seule
laïque dans une Europe confessionnelle ? Voilà qui alimente nombre de soupçons ; pour peu
qu'un certain sentiment nationaliste républicain proche de la xénophobie s'y ajoute, nous
avons la clé d'un rejet quasi viscéral. Il y a du réel dans ces craintes. On peut s'en persuader
aisément quand on est témoin de l'omniprésence des ONG confessionnelles, catholiques
surtout, dans les couloirs des institutions de Bruxelles ou de Strasbourg, ou de la prétention
des milieux religieux à détenir le monopole du « sens », sens de l'aventure humaine, sens du
social ; ou encore, quand on constate la solitude de la France sur certains dossiers et la
difficulté d'être entendu dès qu'il est question de laïcité.
La thèse qui sous-tend ces quelques pages peut se résumer ainsi : laïques et républicains,
au-delà même de ceux que l'on peut qualifier de nationalistes, ont leur part de responsabilité
dans cet état de fait, faute sans doute d'avoir assez questionné leur propre modèle, assez
regardé autour d'eux et comparé les différents systèmes européens en s'intéressant à leur
évolution, faute aussi d'avoir suffisamment interrogé l'histoire, la philosophie, le droit, la
sociologie, pour se demander ce qui, dans l'idée laïque, pourrait constituer le noyau dur.
La Ligue a pris le risque d'initier une telle démarche, dès son congrès de Lille, et ne la
terminera pas de sitôt. Même si certains de nos amis ne nous suivent pas toujours dans nos
différents rôles de médiateurs, une idée semble désormais acquise par la plupart : celle que
la laïcité ne saurait, par nature, constituer un dogme ; elle mérite donc des travaux sérieux,
éclairés par le comparatisme, l'évaluation de terrain, la critique historique. L'Europe est un
champ d'observation pertinent pour ces différentes approches, grâce aux disciplines
mentionnées au paragraphe précédent : l'histoire, par-delà ses détournements multiples et
vivifiée par la méthode critique ; la philosophie dans la diversité de ses démarches, comme
tension vers la sagesse ; le droit, constitutionnel ou non, en ce qu'il contribue à définir des
principes de vie commune en précisant leurs modes d'application et leurs limites ; la
sociologie, analyse et mesure des évolutions, comportements religieux compris.
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L'Europe, creuset de l'idée laïque
Cela peut s'entendre de plusieurs manières. Situons brièvement les fondements historiques,
scientifiques et philosophiques d'une distance prise vis-à-vis des institutions religieuses,
sachant que cette distance n'est pas la laïcité mais qu'elle contribue à son émergence.
On a souvent mentionné la lente émancipation des souverains et des États, certes
inachevée, mais dont témoignent dès la fin du XIIIe le combat entre Philippe le Bel et
Boniface VII, qui aboutira aux états généraux de 1302 affirmant la prééminence du temporel
sur le spirituel ; au XIVe et au XVe siècles, les théories de Guillaume d’Ockam ou Marsile de
Padoue, de John Wycliffe et Jan Hus ; la naissance de l'église anglicane au milieu du XVIe
siècle…, même si ces manifestations se font souvent sous le signe de la lutte pour le
pouvoir.
On reconnaît mieux désormais les sciences d'orient ou du bassin méditerranéen. Mais
l'Europe est étroitement liée aux progrès scientifiques et à la lutte de l'Église pour les nier –
lutte prolongée aujourd'hui, par exemple, par les intégristes opposés à la notion d'évolution.
Témoins : Galilée, bien sûr, mais aussi Newton et Freud, les trois « désenchanteurs » de
notre univers soigneusement borné par la géographie biblique, l'ignorance de la gravitation
et des profondeurs du psychisme. Ce combat est à peu près perdu malgré les anathèmes
des divers fondamentalistes, adeptes, on le sait, d'une lecture litté-rale des textes jugés
fondateurs, à commencer par la Bible.
Aussi assistons-nous à un réinvestissement du spirituel dans le « sens », déjà évoqué, grâce
à la morale et à une instrumentalisation persévérante de la philosophie. Les religions
auraient ainsi une fonction sociale nécessaire aux états.
« Toutes les familles de pensée de notre vieux continent devraient réfléchir à quelles
sombres perspectives pourrait conduire l'exclusion de Dieu de la vie publique, de Dieu
comme ultime instance de l'éthique et garantie suprême contre tous les abus du pouvoir de
l'homme sur l'homme. » (Jean-Paul II, Strasbourg 1988, assemblée des Communautés
européennes)
En fait, pour distinguer les éléments d'une philosophie contribuant à l'idée de laïcité, il faut
remonter à l'histoire même de la pensée philosophique. Humanisme de Protagoras, puis
Aristote, Anaxagore, Lucrèce… sans oublier le doute méthodologique de Descartes ou,
grâce à Spinoza, la séparation du spirituel et du temporel, mais aussi la revendication de la
liberté de conscience par Pierre Bayle et tout le courant issu de Diderot et des autres
encyclopédistes. On le voit, les Lumières ne sont pas le point de départ, mais plutôt un des
temps forts où l'Allemagne a joué un rôle clé, à l'époque pourtant des illuminismes et
superstitions dont les « sectes » contemporaines pourraient bien n'être qu'un prolongement
valorisé par la professionnalisation des mises en scène.
Ombres et lumières, plus près de nous, nous trouvons sur fond de conflits religieux, raciaux,
ethniques, nationalistes, tout un courant venu du continent américain, avec notamment John
Rawls, Charles Taylor ou Michael Walzer, qui s'interrogent sur les fondements juridiques,
politiques, éthiques de ce qui constitue la laïcité : notion de justice vue comme égalité de
dignité et de droit, limites de l'influence communautariste, liberté de conscience et respect
mutuel. Par ailleurs, dans les débats philosophiques des dernières années, les «
déconstructeurs », opposés à un humanisme abstrait, et d'autres écoles modernes ont,
directement ou indirectement, pris le contre-pied de l'idée laïque. Un travail de reconstruction
de ce qu'il est possible d'appeler « humanisme laïque » pourrait naître de la confrontation de
ces différentes approches, d'un débat de longue haleine tenant compte des différents
arguments et fixant des priorités politiques et sociales. À ce travail, une bonne partie de
l'Europe pourrait être conviée, à condition que soient mis de côté les enjeux de pouvoir et
l'affrontement des dogmatismes – utopie ? Des tentatives existent, mais elles restent
embryonnaires. Elles devraient permettre de s'entendre d'abord sur la laïcité et sur la notion
même d'Europe.
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Quelle Europe ? Quelle laïcité ?
Commençons par le plus facile, l'Europe géographique. Europe des quinze aujourd'hui, ou
des quarante et un, elle est appelée à d'autres élargissements. Elle ne sera jamais ni
l'espace eurasiatique de la mythologie, ni une entité homogène. Lieu de cultures, de débats,
de négociations, de difficiles conflits mal maîtrisés, elle existe pourtant dans nos esprits. Qui
sait si elle n'est pas surtout identifiée aux rêves, formulations, conquêtes partielles des droits
de l'homme ? Là encore, la France n'est pas seule. L’Angleterre, la Hollande surtout lui ont
montré la voie. Pour parler de laïcité, citons ce beau passage sur la liberté de conscience,
qui rappelle « le droit de croire, de ne pas croire, ou de changer de croyance ».
Mais à quoi reconnaît-on qu'un pays est laïque ? Et la France, qui se donne en modèle, l'estelle
tout à fait, malgré ses exceptions juridiques, dans l'hexagone et outre-mer, sans parler
de quelques pratiques politico-religieuses comme l'enterrement de François Mitterrand ?
Certains pensent que la clé réside dans la séparation entre les Églises et l'État, comme l'a
instituée notre loi de 1905. Pourtant, la séparation existe en Irlande, où il n'y a même pas de
convention avec le Vatican, alors qu'il s'agit d'un simple principe juridique, n'empêchant pas
les écoles d'État d'être toutes religieuses. Même si l'influence de l'Église y tend aussi à
diminuer, ce pays reste le plus nettement catholique de l'Europe des quinze, bien plus que
l'Espagne ou l'Italie.
On peut penser aux constitutions comme outil d'analyse, même si le Royaume-Uni se
contente de la « loi commune » et de sa tradition de tolérance libérale. Émile Poulat a
démontré dans Liberté, laïcité (Cerf Cujas, 1988) que la distance est souvent grande entre la
référence constitutionnelle et les pratiques politiques et sociales. Il propose comme critères
d'appréciation : la mention (ou non) de Dieu (ou de la laïcité) dans les textes constitutionnels,
mais aussi dans les serments des responsables de l'État, la compétence de l'État en matière
de religion et la place des religions dans la vie publique, le respect des libertés
fondamentales, l'existence (ou non) d'un régime de cultes, la nomination de leurs ministres
et la gestion de leurs biens, l'existence (ou non) d'un régime des services publics pour l'état
civil (mariages, cimetières…), les rapports avec Rome, de l'ignorance aux relations
diplomatiques ou à des lois concordataires ; notons que ce critère est propre à la chrétienté
catholique, mais qu'il pourrait être transposé pour d'autres religions.
Un précédent classement dû à David Barret répartissait 224 « entités territoriales » en 30
athéistes, 92 « laïques » (secular), 102 religieux, dont 25 catholiques et 23 islamistes. Ce
classement est contesté par Poulat, qui en estime les critères flous. L'éclatement du bloc «
athée » soviétique, les nouvelles références religieuses, y compris à l'intérieur des
confessions anciennes, les évolutions de pays comme l'Italie, l'Espagne, le Portugal
mériteraient de toute façon un nouveau travail.
Selon Edgar Morin, l'Europe se définit davantage par sa laïcité que par le poids de ses
religions. Cette thèse n'est pas sans intérêt, mais les fondements de l'idée laïque ne
conduisent pas forcément à la laïcité. Dans l'Angleterre de Ockham et Locke, de l'habeas
corpus et du régime parlementaire, la confusion des pouvoirs est patente entre la Chambre
des lords, la reine et les deux religions officielles, anglicane et presbytérienne ; certes,
d'autres religions sont reconnues, dont l'islam, mais l'éducation religieuse, un moment
assouplie, est redevenue obligatoire dans les écoles. Elle est aussi obligatoire dans de
nombreux pays européens, y compris en Allemagne où la liberté de conscience est pourtant
reconnue, en Italie, au Danemark et, nous l'avons vu, en Irlande ; elle est sanctionnée par un
examen dans la Grèce orthodoxe. Son contenu est différent en Hollande, où l'on étudie les
idéologies religieuses et les relations sociales ; en Belgique et au Luxembourg, elle peut être
remplacée par la « morale laïque ». Ces quelques exemples témoignent de la diversité en ce
domaine, diversité constatée aussi pour le statut des établissements scolaires, celui des
différentes religions, la notion de service public, etc.
Un autre phénomène, particulièrement important en Europe, peut fonder la thèse d'Edgar
Morin, c'est celui de la sécularisation. Les sociologues ont longuement analysé l'évolution
des pratiques religieuses (foi et pratique, rareté ou absence des pratiques, indifférence, etc.).
Ces travaux montrent une perte d'influence des églises, surtout chez les jeunes. Ainsi, le
Royaume-Uni est l'un des pays où la religion est très peu pratiquée, avec la France et la
Hollande ; on voit que la diversité des statuts peut aboutir à des résultats semblables. Mais
la laïcité n'est pas la sécularisation, pas plus que l'indifférence religieuse ou l'hostilité au
sentiment religieux. Elle est plus proche de l'anticléricalisme, en ce qu'elle s'oppose aux
institutions dogmatiques, religieuses ou non. Elle ne se réduit pourtant pas à cet aspect
négatif survalorisé.
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Pour un témoignage objectif sur la laïcité française
Les quelques laïques français qui interviennent au plan européen sont unanimes dans leurs
regrets : ils sont trop peu nombreux ; ils récusent la politique de la chaise vide ; ils déplorent
le peu de lucidité des politiques hexagonales, caractérisées par le mépris et l'ignorance des
enjeux. L'Angleterre, encore elle, qui ne voulait guère de l'Europe, a pourtant joué sa carte
dans les institutions, avec des personnalités compétentes ; cette stratégie a porté des fruits
souvent amers pour les Français, qui ont plutôt relégué au plan européen ceux dont ils ne
voulaient plus en France. Au moment où les institutions hésitaient entre plusieurs formules,
où étaient les défenseurs du service public ? de la laïcité ? Une stratégie de l'arrogance,
voire du « combien çà coûte ? »* a tenu lieu de diplomatie. Pour avoir entendu en France ou
dans d'autres pays, certains laïques français réduire leur argumentation à quelques propos
blessants et péremptoires, je peux dénoncer l'accumulation des erreurs. Pourtant, nous
avions – nous avons – à dire et à témoigner, sans fausse honte.
La laïcité est née en France, lentement, d'une nécessité et d'un ensemble de possibilités ou,
si l'on veut, d'héritages. Nécessité, après avoir essayé à peu près toutes les formules, tous
les combats, de trouver enfin un moyen de vivre ensemble. Héritage de la Révolution, d'une
forte tradition juridico-administrative, d'une modernité humaniste et philosophique de la
Réforme aux Lumières, alliance entre des courants jusque-là séparés pour aboutir à la loi de
1905, voilà pour les principaux ingrédients. La notion de « double incompétence », assez
facile à expliquer à des publics européens divers, résume la solution française :
incompétence de l'état pour décider des convictions personnelles, incompétence des
confessions et philosophies pour arbitrer selon l'intérêt commun. Cette notion, imposée par
le politique, a fini par obtenir l'accord du religieux si on en croit les déclarations des
responsables des différentes confessions présentes en France. Le dire, l'expliquer,
n'implique pas le mépris des autres solutions, inspirées aussi par des éléments historiques et
culturels. Pour être totalement solidaire, en France, de la solution française, je me refuse à
condamner les sociétés du Benelux, et cela m'autorise à refuser leurs propres
condamnations.
Faudrait-il attendre une constitution européenne ? un droit européen ? Si la jurisprudence
existe, elle est encore à la recherche d'une ligne claire, à partir du primat de la liberté de
conscience et de l'application du principe de subsidiarité. L'Europe semble tendre vers une
forme de fédéralisme des états-nations. Rien ne nous empêche, si nous le voulons, de tenir
ferme sur notre système laïque ; de développer des échanges de travailleurs, enseignants
compris, de jeunes, d'adultes, simples curieux ou supposés experts. Nous constaterons ainsi
que nous découvrons l'opposition entre individu et communauté, au moment où le système
communautaire est tempéré par la notion de droit de l'homme et où nous nous soucions
davantage du poids des appartenances. Les oppositions théoriques n'ont pas perdu leur
viru-lence, mais un certain pragmatisme semble les relayer.
L'opinion, vue par les médias, est fantasque ; entre guerre de la vache folle et demi-finale de
rugby, où en est-elle ? il faut travailler pour une autre échelle de temps et de valeurs ; il faut
viser l'essentiel : une cohésion sociale fondée sur l'égalité en dignité et en droit, la diversité
et la compatibilité des différences.
Anne-Marie Franchi
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