Les grandes manifestations publiques de ces quinze dernières années ont eu pour objet la
laïcité et l’institution scolaire :celle du 24 juin 1984, pour la « défense de l’école privée »
contre le projet de loi Savary ; celle du 16 janvier 1994, contre la réforme de la loi Falloux,
l’une et l’autre réunissant un million de personnes.
Ces manifestations prolongeaient un débat de plus d’un siècle, qui a eu une ampleur que
peu d’événements politiques ont connu dans l’histoire. Des décennies de polémiques, de
querelles locales et de dissensions familiales (à l’image des divisions suscitées par l’affaire
Dreyfus). Rappelons, pour mémoire, que la pétition lancée par les mouvements laïques
contre la loi Debré a collecté, entre le 1er février et le 29 mai 1960, près de onze millions de
signatures !
On peut conduire un ministre à la démission sur une question touchant à la laïcité. On peut
embraser les milieux intellectuels et la classe politique, pour « un foulard islamique » porté
par des élèves dans un collège. Lorsque le principe constitutionnel est en cause, Il n’y a pas
ce « désenchantement » si fréquemment observé sur d’autres sujets, mais une véritable
confrontation des convictions : la parole ou le geste conserve leur force symbolique. Et les
quelques tentatives qui ont cherché à minimiser le port de l’insigne en assimilant, par
exemple, le foulard à un passe-montagne ou à un « petit fichu » pour se protéger du froid,
ont été violemment critiquées ou ridiculisées. Lorsque des parlementaires arrivèrent à
l’Assemblée nationale avec des foulards sur la tête pour tourner en dérision les trois élèves
du collège de Creil, par lesquelles le scandale avait éclaté en 1989, la désapprobation fut
générale. L’idéal laïque mérite mieux que ce geste de « potache ». En France, terre de
laïcité, la religion n’est pas, en effet, une simple marque identitaire ou une étiquette sociale,
mais l’expression des libertés fondamentales de conscience, de culte et de croyance. En
vérité, la laïcité rend hom-mage à la spécificité du religieux en tant que système d’explication
du monde, philosophie de vie, éthique personnelle et pratique collective tout en s’ouvrant à
la critique.
À l’inverse de la Grande-Bretagne, où l’anglicanisme est religion officielle, marque
d’appartenance à l'establishment et signe de ralliement à la royauté (un membre de la famille
royale ne peut se marier avec un non-anglican, sauf si celui-ci se convertit), la laïcité confère
à toutes les expressions religieuses ou athées une valeur égale, pleine et entière, reconnue
au titre des droits fondamentaux. Le foulard n'est donc pas un simple tissu, assimilé à un
costume folklorique au même titre qu'un kilt que l'on tolère à la condition de l'acheter chez le
fournisseur de l'uniforme du collège, et en respectant les couleurs de celui-ci, comme cela se
pratique en Angleterre. Il n'est pas non plus admis sous la réserve qu'il soit « amianté » pour
prévenir les risques d’embrasement pendant les cours de chimie, comme cela se fait dans
certains états du Canada anglophone. Le foulard est un signe, avec le sens que lui donne la
personne qui le porte, et interprété en fonction du trouble causé dans la communauté
éducative (l’école n’est pas la rue ni la place du marché, la salle de classe n’est pas la cour
de récréation).
Le respect des convictions est le fondement même de la laïcité, qui impose la neutralité de
l'institution pour mieux respecter la liberté de tous. La séparation de l’Église et de l'État,
posée en principe par la loi de 1905, n'est donc pas la négation du religieux ou cet
anticléricalisme réducteur, qui en a été parfois la parodie. Elle est un compromis historique
élaboré, après des décennies de conflits, sur la base de l’égalité des convictions. Or,
précisément, cet idéal laïque est peu connu de la majorité des jeunes de cette fin du XXe
siècle et ceux qui en ont « entendu parler » le comprennent souvent comme une injonction
limitant la liberté d’expression.
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Des collégiens désenchantés
Le terme de « laïcité » est ignoré de la majorité des collégiens. Quant à l'adjectif « laïque »,
plus familier à leurs oreilles, ils le rapportent à des interprétations souvent erronées donnant
lieu à des explications péremptoires sur la mission de l'école de la République : « une école
laïque, c'est une école où il est interdit de parler de religion », « où on ne doit pas prononcer
le mot Dieu », « une école qui exclut les musulmans… ». Les citations recueillies lors
d’enquêtes auprès de collégiens, comme lors de celle menée par la Direction de la
programmation et du développement (anciennement Direction de l’évaluation et de la
prospective) du ministère de l'Éducation nationale, en 1998, sont significatives à la fois d’une
méconnaissance et d’une perception négative de la laïcité, entendue comme un interdit.
Les collégiens sont, pourtant, censés avoir eu des cours d’éducation civique, avoir lu le
règlement intérieur du collège, commençant généralement par la phrase : « Le collège X est
un établissement public et laïque d'enseignement… » L’incompréhension provient moins
d’une difficulté phonétique ou orthographique, que d’une difficulté sémantique. Si les élèves
butent sur l'expression, c'est parce que « le découplage entre citoyenneté et religion »,
expression de René Rémond, n'est pas perçu : « les Français sont catholiques », « les
Arabes sont musulmans », entend-on dans les cours de collège, comme si culture et religion
s'entremêlaient avec la nationalité ou une origine ethnique. Le jugement global à partir d’une
appartenance, réelle ou supposée, entre dans une logique discriminatoire rarement
consciente et particulièrement préoccupante.
Paradoxalement, ce sont les situations de crise, comme des attitudes intolérantes ou une «
affaire de voile islamique », qui mettent l'institution scolaire en demeure de « faire passer »
un enseignement, de préciser les mots et les idées, de retracer le cheminement historique
des progrès du droit, d’organiser un débat démocratique, sur la laïcité. L’expérience du
trouble qui perturbe la vie scolaire semble devenir nécessaire pour que la signification d'un
geste, d’une parole, d’un signe extérieur, puisse être décryptée et analysée. L’école travaille,
aujourd’hui, dans l’urgence à partir d’incidents quotidiens, sorte de « leçon de choses », pour
redonner sens aux savoirs, pour favoriser leur réincarnation dans des comportements, pour
permettre de rapporter le jugement à des principes et à une éthique, pour faire un rappel à la
loi. La question du discernement et de l'esprit critique, susceptibles d’établir la relation entre
la norme et ses applications, est désormais cruciale, car la compréhension de la cohérence
entre valeurs, savoirs et pratiques, telle qu'elle est établie en éducation civique, est devenue
la condition première de tout enseignement disciplinaire. Au centre des turbulences et des
violences actuelles, l'institution scolaire est obligée de réaffirmer ses finalités, d'encourager
le désir d'apprendre, d'impliquer l'élève dans la découverte des libertés personnelles que les
disciplines enseignées lui permettront d'acquérir.
Le postulat selon lequel la culture familiale et la culture scolaire se correspondent
nécessairement et se confortent mutuellement, celui selon lequel l’histoire des idées et des
convictions fait partie de la culture de tout futur citoyen, à l'instar de tout honnête homme, se
révèlent faux. Nos sociétés vivent des conflits de cultures, des malentendus
épistémologiques et sémiotiques profonds. Le scintillement d’une culture médiatique donne à
penser que les valeurs sont partagées, que le sens des choses essentielles est commun. Il
n'en est rien. Sous les apparences, au-delà d'une uniformisation dans l’habillement, les
manières de parler ou dans le goût pour une musique à la mode, les disparités entre les
mentalités et les croyances sont considérables. Et les divergences ne tiennent pas à la
diversité culturelle, qui a toujours existé entre différents milieux sociaux et professionnels ou
selon les régions, mais à des clivages culturels dans les perceptions et les représentations.
Ceux-ci désolidarisent les obligations du contrat social et engendrent des réactions violentes,
des résistances à l'institution scolaire, voire une révolte contre celle-ci. Le savoir scolaire est
perçu comme extérieur, imposé et discriminant.
Il convient, dès lors, d’accepter un travail pédagogique à long terme, qui apparaît parfois
prométhéen, mais le seul qui vaille pour retrouver un bien commun, une volonté générale,
pour construire un patrimoine culturel respectueux du pluralisme des convictions et qui
garantisse la liberté de conscience. Des millions de personnes résidant en Europe n'ont
connu que des systèmes totalitaires et des dictatures. Elles n'imaginent pas la démocratie ni
les droits fondamentaux de l'homme, elles n'ont jamais participé à des instances élues. Elles
sont plus familières d'un pouvoir clientéliste et attachées à des croyances qui imposent des
interdits sexistes ou racistes, traçant une frontière étanche entre fidèles et impies. Or, on
feint de croire qu'il suffit d'une présence physique sur le territoire d'un État, pour que,
mécaniquement, l'intégration opère tant au plan social qu'au plan des idées. On fait comme
si le contact factuel valait compréhension, comme s'il emportait, par lui-même, le
développement des libertés. L’école est au centre des conflits, précisément parce que la
dimension culturelle est le pilier de tout enseignement à la citoyenneté démocratique.
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Le nécessaire dévoilement de la laïcité
Le dévoilement de la laïcité pour lever les ignorances permet de retracer la conquête des
libertés, celle qui, du for interieur et du libre examen au respect de l'autre dans sa dignité
d'être pensant et doué de convictions, revient aux sources philosophiques des démocraties
occidentales, quelles que soient les modalités institutionnelles choisies pour parvenir à la
démocratie. La laïcité fait, certes, partie de l'exception française, mais elle trouve son
fondement dans les droits de l'homme, une certaine conception de la personne en tant que
sujet individualisé et détenteur de libertés fondamentales. En cela, elle attire de plus en plus
l'intérêt de nos voisins européens.
Aujourd'hui, le développement des droits culturels rattachés à l'expression individuelle et
collective des croyances ou des opinions, favorise une vision moins « anticléricale » de la
laïcité. La laïcité s'affirme avec son éthique, ses valeurs, sa construction jurisprudentielle. La
rigueur dans l'affirmation des normes de liberté et d'égalité est nuancée dans l'application. «
La sagesse des juges », selon l'expression si pertinente de Dominique Chagnollaud, ne vient
pas atténuer le principe, mais lui donne force et exemplarité. Les décisions de justice
démontrent que la laïcité est aussi une méthode de pensée et une pratique heuristique.
Plusieurs décisions récentes de tribunaux administratifs ont été entendues comme des
affirmations « pour ou contre le port du foulard ». Cette interprétation méconnaît le droit. Les
annulations de décisions de conseils de discipline ont porté sur la rédaction de règlements
intérieurs comminatoires, qui introduisaient une sanction automatique, ou sur des décisions
d'exclusion prises sans que l’élève ait pu s'expliquer, sans qu'elle ait pu être représentée par
ses parents et un conseil de son choix. Le non-respect de la hiérarchie des sources du droit
et des procédures motive ces jugements. Or, de nombreux enseignants et parents d'élèves,
encouragés par les commentaires des médias, ont malheureusement compris la
jurisprudence comme une sorte d'indicateur de pratiques à observer ou à prescrire, entrant
ainsi dans la logique, si fréquente chez les élèves, d'une réification du droit. Chacun attend
une liste de comportements objectifs assortie d'une liste correspondante de sanctions, sans
interprétation ni individualisation possible : « Dites-moi, madame, qu'est-ce que je risque ? »,
demandent souvent les élèves à la recherche du « tarif à payer » Retrouver les règles d’une
justice démocratique fait aussi partie de l'enseignement de la laïcité.
Au moment où des mouvements intégristes et sectaires font irruption sur le territoire de la
République, la laïcité, dans son principe, sa méthode et ses valeurs, est à la fois une source
d’émancipation et un lieu d'énonciation et de réflexion éthiques, quelles que soient les
convictions de chacun.
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