Les deux concepts se côtoient depuis longtemps. Le contenu du premier est précisé dans
les fiches précédentes. Qu’en est-il du second ? Ne mérite-t-il pas d’être remis sur le métier
des idées, en particulier dans la perspective d’une alliance renouvelée avec le premier ?
Trop souvent en effet, nos discours se satisfont de vagues définitions et formules telles que
« il faut replacer l’homme au centre du système… », « l’homme mesure de toute chose… »,
« Défendons les valeurs qui sont les nôtres… ». De tels slogans sont de plus en plus vides
de sens et ne suffisent certainement pas à définir un corps de pensée apte à fonder l’action
d’un mouvement comme le nôtre. Une réflexion approfondie sur ce que l’on peut « encore
appeler humanisme » est nécessaire. Et cela d’autant plus que les attaques se développent
de différents côtés. Il y eut d’abord celles provenant de l’histoire même du XXe siècle qui,
dans les tranchées, dans les camps, dans les massacres et la torture, s’est joué de
l’humanisme et lui a fait mettre genou à terre. Il y eut celles des doctrines émancipatrices qui
se retournèrent contre elles-mêmes. Il y a aujourd’hui des tentatives philosophiques, soit à
partir d’un nouveau scientisme (en particulier autour de la biologie moléculaire et de la
génétique), qui nous promet un homme nouveau et supérieur, soit à partir de croyances
naïves exploitées par des intégrismes renouvelés, des organisations sectaires et des
charlatans… soit même à partir de l’idée selon laquelle le sens ne pourrait venir que des
religions.
Il nous faut réagir. La présente note ne prétend pas apporter une réponse élaborée et «
incontournable ». Elle a pour objet d’inciter à réfléchir et de fournir pour cela quelques
questionnements et repères.
Il s’agit de partir de la notion de laïcité telle que précédemment définie dans ses dimensions
historique, juridique et philosophique, en notant qu’elle sous-entend en particulier que
l’homme peut prétendre au statut de citoyen responsable, c’est-à-dire de sujet politique et
juridique capable d’exercer sa raison et son imaginaire créateur, se situant ainsi dans un
ordre de l’esprit séparable de l’ordre divin, aux fins de transformer sans cesse une humanité
qu’il fabrique lui-même et qui peut tendre vers plus de justice, de liberté et de fraternité sans
qu’il soit nécessaire (mais sans qu’il soit interdit à ceux qui le souhaitent) de recourir à une
parole révélée, à un « sacré » venu d’ailleurs.
Ainsi peut-on noter en premier lieu que le concept de laïcité peut constituer une base de
départ, un socle à partir duquel il est possible de produire du sens (on pourrait parler d’une «
spiritualité » à la condition de désigner par le mot ce qui relève de la pensée, de la capacité
de discernement et d’imagination des hommes), sans qu’il y ait au bout du compte, aucune
promesse à tenir. Pour un esprit profondément laïque, la question est celle de savoir où se
trouvent aujourd’hui hors Dieu, hors nature, hors de tout sacré, hors de toute intermédiation
naturelle et surnaturelle, les éléments fondateurs d’un tel sens.
De quels côtés devons-nous regarder ? Est-ce du côté de la science et de sa complice la
technique ? Du côté de la création artistique, de la philosophie, de la poésie, de la « culture
», du côté du « terrain », de la vie simple et discrète, des pratiques sociales, des recherches
concrètes de nouvelles solidarités… Sans doute, mais il nous faudra savoir que nous ne
sommes plus au temps du positivisme et que la science (technoscience) ne se situe pas sur
le même registre que la politique et la morale auxquelles elle ne peut apporter ni modèle ni
preuve. Il nous faudra savoir que la philosophie contemporaine refuse de laisser croire à
toute forme de promesse, que la poésie semble avoir renoncé à changer la vie et que l’art
dégagé de toute commande religieuse ou sociale, se fait modeste et non signifiant. Il nous
faudra savoir que le « terrain », là où s’expérimentent les choses, se méfie des constructions
théoriques totalisantes.
Serions-nous pour autant « revenus » de tout cela ? Devrions-nous renoncer à toute quête
de sens dans ces différentes voies ? Certainement pas. Il apparaît bien plutôt que nous
devons tenter de redéfinir de nouveaux rapports avec « des sciences » qui reprendraient une
démarche ouverte de connaissance partagée, conscientes de leurs limites et de leur histoire
; de nouveaux rapports avec la recherche de la vérité et du progrès (sans majuscules), de
nouveaux rapports avec l’art en tant que « force prophétique d’éveil » (Kandinsky) ; de
nouveaux rapports avec l’autre, « mon semblable, mon frère ».
Ainsi pourrons-nous prétendre déboucher sur quelque chose comme une perspective
humaniste renouvelée.
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L’humanisme
Il y aurait de toute évidence grande illusion à prétendre définir (en quelques phrases) un mot
chargé jusqu’à la gueule et qui risque de nous exploser au visage dès qu’on tente d’en
rallumer la mèche. Peut-être devrions-nous, pour nous en tirer, lui trouver des remplaçants
qui nous exemptent d’être catalogués comme « aimant naïvement les hommes », « voulant
les sauver » ou « les changer avec ou contre leur gré ». Peut-être pouvons-nous cependant
tenter de garder en tête une sorte de conception minimale à partir de laquelle pourrait à
nouveau se développer la réflexion : quelque chose comme « une spiritualité laïque pour une
humanité en quête d’elle-même, en création permanente par ses seules forces et
particulièrement par celles de l’esprit humain, en quête de son ordre propre, de sa capacité à
se tenir pour seule fin et pour seule voie tout en sachant qu’elle ne peut être son propre
modèle ».
Notre démarche ne peut plus être celle de la recherche d’un homme abstrait, d’une essence,
d’un universel de la nature humaine valable en tout temps et en tous lieux… « je cherche
l’homme », nous ramènerait promptement à Diogène. Sans doute cela ne nous exonère-t-il
pas pour autant d’une réflexion nouvelle autour de la « condition humaine », en particulier
sous l’éclairage brûlant de la biologie, de la génétique et des sciences cognitives.
Une autre voie semble aujourd’hui définitivement barrée ; celle qui conduirait de nouveau à
prétendre créer un « homme nouveau ». Nous avons déjà donné ! Il serait fou de vouloir
faire dépendre la construction d’une humanité meilleure de la transformation préalable de
l’homme. Nous savons désormais que le spectre de la barbarie est très vite en vue sur ce
chemin radieux. L’histoire ici suffit comme mode de preuve. L’homme refabriqué est un
monstre. Quant au clonage, il n’ouvre aucune issue nouvelle, il est au mieux reproduction à
l’identique.
Reste quoi ? L’homme tel qu’il est, celui qui a fait Hiroshima, Auschwitz, le Rwanda… celui
qui est un loup pour l’homme… Mais qui est aussi capable de comprendre, de partager,
d’aimer, de se rebeller contre la tyrannie et l’injustice, de s’ouvrir à l’autre qui est une part de
soi.
Et la question devient alors : comment libérer l’homme de l’homme sans le perdre et sans
recourir à une intermédiation divine ? Comment mettre fin à l’exploitation de l’homme par
l’homme sans prétendre en façonner de toutes pièces un nouveau spécimen ? Comment
prendre pour l’homme un point de vue extérieur à l’homme, mais qui ne soit pas le lieu d’une
transcendance venue d’en haut ? Comment parvenir à un « au-delà » qui soit « ici-bas » ?
Comment renouer avec le cosmos, sans passer par une intermédiation d’une « nature »
divinisée ? Comment réinventer une nouvelle fiction sans promesse, une nouvelle utopie (un
autre lieu qui n’a pas de lieu) qui ne se referme pas en une totalité idéologique, mais qui soit
féconde, ouverte sur un horizon de justice et d’espoir retrouvé ? Quelle éthique laïque estelle
possible aujourd’hui et qui tende vers l’universel ? Comment donner à l’homme une
éthique sociale qui vienne de lui-même, lui si complexe, si contradictoire, si non humain ?
Soyons clairs, il ne s’agit pas de reconstruire une bâtisse « laïcarde », une religion laïque,
une croyance aveugle dans un progrès linéaire, dans un bonheur garanti. Non il s’agit
d’établir une pensée de l’homme sans une autre pensée qui la surplombe. Voici, dans cette
perspective, quelques pistes sommairement balisées :
• La recherche de nouveaux rapports avec la vérité, en échappant à toute subordination de
la raison à la foi, aussi bien qu’à la prétention des divers fondamentalismes, ou encore d’une
science trop sûre d’elle-même et se prenant pour sa propre fin… et en s’engageant peut-être
du côté de l’authenticité, de la rigueur de pensée.
• La tentative de réhabiliter le sujet (le devenir-sujet) en tant qu’il est à la fois singulier et
multiple, créateur et responsable, capable de solidarités dépassant l’individualisme et le
communautarisme, capable de comprendre qu’il n’est rien sans l’autre… mais aussi en tant
qu’il peut être jouet d’illusions, victime de déterminismes imposés et qu’il peut s’abuser luimême.
• L’usage d’une raison consciente de ses limites et qui ne se laisse pas dévoyer dans une
logique technicienne, instrumentale, une raison qui sait qu’elle côtoie toujours la passion et
le sentiment, mais qui dans l’ordre des choses humaines peut prétendre à demeurer
souveraine, insoumise.
• La « ressaisie » mesurée de la notion de progrès, sans promesses au bout du compte,
mais avec la conviction que l’humanité peut progresser et que nous pouvons, là où nous
sommes, y contribuer.
• La volonté de penser notre rapport à « l’espèce humaine » et à son évolution en tant
qu’espèce en particulier dans ses rapports avec la technique qui envahit tous les secteurs de
l’activité humaine.
• La recherche du bien commun, de la justice, d’un monde meilleur pour 9 milliards d’être
humains en sachant que le mal radical existe, qu’il est toujours prêt à resurgir dans les
sociétés « avancées » et que probablement, il ne peut être éradiqué.
• La tentative de forger un imaginaire collectif (dont Castoriadis disait qu’il était le ciment
nécessaire à toute société) qui fasse le poids face à celui que véhicule le capitalisme
productiviste et hédoniste, et qui retrouve la voie de la fiction pour que renaisse une utopie
féconde.
• L’ambition de développer un nouveau rapport au cosmos, à un univers dont la science
nous apprend que nous sommes faits de la même matière, de la même trempe, à une nature
sans majuscule et sans modèle mais dont nous devons respecter les grands équilibres tout
en y puisant quelques forces.
Roger Lesgards
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